Des cycles et des symétries

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Il y a des hommes qui lisent leur vie comme une ligne. Je la lis comme un cadran.

Chez moi, les embauches arrivent en avril. Toujours. Comme si les contrats obéissaient à une sève plutôt qu’à un marché. On pourrait n’y voir qu’une coïncidence administrative, les budgets qui se débloquent, les projets qui démarrent au printemps. Mais quand la coïncidence se répète sur près de trente ans de carrière, elle change de nature. Elle devient un rythme. Et un rythme, cela ne se discute pas, cela s’écoute.

J’ai remarqué que ma vie procède par décennies. Non pas les décennies du calendrier, celles que tout le monde partage, mais les miennes, qui commencent et s’achèvent à des dates que je suis seul à connaître. Dix ans pour bâtir, dix ans pour traverser, dix ans pour recommencer ailleurs. Le pétrole, l’expatriation, le retour, l’énergie nouvelle. À chaque fois j’ai cru choisir. À chaque fois, en regardant en arrière, j’ai constaté que la roue avait tourné d’un cran, ni plus ni moins.

Les anciens appelaient cela les révolutions, au sens propre : le retour d’un astre à son point de départ. Nous avons gardé le mot pour les ruptures et perdu le sens pour les retours. C’est dommage, car l’essentiel est dans le retour. Rien ne revient à l’identique, mais tout revient.

Et puis il y a les dates qui se plient sur elles-mêmes. Un huit juillet, mon père est parti, le cœur trahi par ceux qui devaient le soigner. Un huit juillet, trois ans plus tard, ma mère est rentrée chez elle, le cœur réparé par ceux qui savaient le faire. Le même jour porte la perte et la restitution, comme une heure miroir inscrite non plus sur un cadran mais sur un calendrier. Je ne dis pas que cela signifie quelque chose. Je dis que cela dessine quelque chose.

On me dira que l’esprit humain fabrique des motifs comme l’araignée fabrique sa toile, par nécessité de structure. Soit. Mais l’araignée attrape quelque chose. Moi aussi.