Du seuil où l’on cesse d’être soi
Il existe un point, dans toute vie un peu tenue, où l’on cesse d’être soi sans même s’en apercevoir. Ce n’est pas une rupture. Ce n’est pas une décision. Ce n’est rien d’aussi noble qu’une lâcheté. C’est un glissement.
On croit d’ordinaire que se trahir suppose un mensonge, une intention, un moment de faiblesse morale qu’on pourrait dater. Mais la trahison de soi la plus commune n’a rien de romanesque. Elle est faite de fatigue. Et la fatigue ne se date pas : elle s’installe.
On continue de répondre, de sourire au bon endroit, de tenir la posture. Non par conviction, mais parce qu’on n’a plus la force de faire autrement. L’authenticité coûte. Être juste, dire ce que l’on pense, laisser paraître ce que l’on éprouve réclame une présence que l’usure grignote sans bruit. Alors on économise. On répond par habitude plutôt que par vérité. On rejoue le rôle déjà joué mille fois, parce qu’il est rôdé, parce qu’il ne demande rien. Et l’image finit par tourner seule, mécanisme dont on aurait retiré la main.
La confusion précipite le mouvement. Quand on ne sait plus très bien ce que l’on veut, le personnage devient un refuge. Il tient debout quand nous ne tenons plus. Il parle à notre place. C’est là le piège : le confort du rôle nous dispense de l’effort d’exister.
Il faut distinguer deux façades. Il y a celle que l’on compose : l’image un peu plus lisse que le réel, que l’on présente par pudeur, par civilité, parfois par désir de plaire. Celle-là, nous la choisissons. Nous en connaissons les coutures. Nous pouvons la déposer en rentrant chez nous. Elle ment un peu, mais elle ne nous trahit pas, car nous gardons la main dessus.
L’autre est plus sournoise, précisément parce que nous ne la choisissons pas. Elle ne vient pas d’un désir de paraître, mais d’un manque de force pour être. Ce n’est plus un vêtement qu’on enfile : c’est une peau qui repousse à la place de l’ancienne. On ne se compose plus. On se laisse composer par l’habitude, par l’économie, par tout ce qui répond à notre place. Et le jour où l’on voudrait la retirer, on découvre qu’on ne sait plus très bien lequel c’était, le vrai visage.
C’est là que la fatigue fait son travail le plus discret. Elle ne nous pousse pas à mentir : elle nous dispense de dire vrai. Le menteur sait qu’il ment, et cette conscience le relie encore à sa vérité. L’homme fatigué, lui, ne ment pas : il s’absente. Il laisse le personnage tenir la conversation, et finit par croire, de bonne foi, que ce personnage c’est lui.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’on se trahit. On le fait tous, un peu. La question est de connaître son seuil : ce degré de fatigue et de flou au-delà duquel l’authenticité devient impraticable et le rôle reprend la main.
Le repérer, c’est déjà se donner une chance de le voir venir. De reconnaître l’instant où l’on répond en pilote automatique. Et de choisir, parfois, de s’arrêter. De dire moins, mais de le dire vrai.
Il n’y a nulle honte à être fatigué. La honte, s’il en faut une, serait d’oublier que la fatigue nous éloigne de nous-mêmes, et de finir par prendre ce personnage économe pour notre véritable visage.
