La maison des secrets, sauf les siens
On nous vend la DGSI comme un service de sécurité intérieure d’élite. La maison a même son documentaire, deux ans de tournage en immersion, diffusé sur Canal+ sous le titre « La maison des secrets ».
L’occasion de vérifier s’est présentée fin juillet. L’Express a publié le premier palmarès européen du renseignement, obtenu en démarchant une centaine de professionnels pendant trois mois. Soixante votants issus de vingt-cinq pays, dont dix-huit chefs ou anciens chefs d’agences, ont jugé leurs pairs. Le MI6 premier, la DGSE deuxième, devant les Néerlandais, les Ukrainiens et les Allemands. Vingt et un pays classés, la France sur le podium, deux cents reprises dans la presse mondiale jusqu’au Kirghizistan.
Sauf que ce n’est pas notre service. La DGSE va voir ailleurs, la DGSI est censée tenir la maison, et le palmarès ne recense que les premiers. On note les espions qui partent, pas ceux qui restent.
Soyons honnêtes jusqu’au bout : cette absence n’est pas une contre-performance, c’est une affaire de périmètre, et elle ne prouve rien. En conclure autre chose reviendrait à commettre la faute même que l’on reproche à ceux qui brandissent le 99e rang mondial de la France au Global Peace Index sans voir qu’il compte des ogives et des exportations d’armement, pas des rues mal éclairées. L’AFP a d’ailleurs dû le rappeler en juillet.
Jugeons-la donc sur son terrain. Contre-espionnage, antiterrorisme, protection du patrimoine économique, cyberdéfense. Un décret d’avril 2014, le rôle de chef de file antiterroriste depuis 2018, un objectif de cinq mille cinq cents agents annoncé quand le service en comptait quatre mille sept cents, un siège neuf à Saint-Ouen livrable en 2029. Les moyens sont là. Voyons les douze derniers mois.
Octobre 2025. Le Parisien révèle que le responsable des chantiers de la maison faisait financer les travaux de son domicile avec l’argent de l’État. On appréciera que le futur siège s’élève sur l’ancien terrain du même journal.
Janvier 2026. Le même quotidien documente des fuites par clés USB et par fichiers entiers dans les services de renseignement.
Août 2026. On découvre investigUser, une plateforme conçue par un agent du service, qui ouvrait à des fonctionnaires de plusieurs administrations, sur simple adresse en .gouv, des capacités de recherche avancées sur n’importe quel citoyen. Sans cadre officiel validé. Sans trace nominative permettant de savoir qui consultait quoi. Les alertes internes envoyées au ministère de l’Intérieur seraient restées sans réponse, jusqu’à ce qu’un sénateur pose la question par écrit.
Protection du secret, contre-ingérence, respect du cadre légal. Trois missions cardinales, trois accrocs, et tous à domicile.
Reste le dossier où l’on attendait la maison au tournant, celui de sa dépendance à Palantir, et il faut ici saluer l’exploit. En décembre 2025, la DGSI reconduit pour trois ans son contrat avec la firme américaine. Six mois plus tard, le 16 juin, le Premier ministre annonce en vidéo que le français ChapsVision est retenu pour se substituer au géant américain, au motif qu’on ne peut plus accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique. Palantir fait aussitôt savoir que son contrat de long terme reste pleinement en vigueur. Matignon précise dans la journée que les outils américains resteront en service jusqu’à intégration du remplaçant, pour éviter toute rupture capacitaire. L’opération prendra plusieurs années. Un cabinet d’avocats a fait remarquer, sans méchanceté apparente, que la réversibilité n’avait pas été jugée prioritaire au moment de signer, six mois plus tôt.
Souveraineté proclamée le mardi, contrat américain toujours actif le mercredi. C’est un exercice de haute voltige, et il est difficile de dire s’il relève de la stratégie ou de la communication de crise.
Alors non, l’absence de la DGSI du classement européen n’est pas un déshonneur. Elle n’y avait rien à faire. Faisons donc l’inventaire de ce qu’elle a. Un documentaire de deux ans en immersion sur Canal+. Un siège neuf à Saint-Ouen pour 2029, sur l’ancien terrain du journal qui révèle ses affaires. Un objectif d’effectifs. Un logiciel souverain annoncé, en attendant l’américain qui reste branché. Une plateforme de surveillance sans traçabilité, et un sénateur qui demande poliment de quoi il s’agit.
Il ne lui manque, à tout prendre, que la sécurité intérieure.