Aziz, lumière !

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C’était à la pause de midi, au téléphone, une de ces conversations qui ne servent à rien et qu’on prolonge quand même, en surveillant l’heure du coin de l’œil. Je ne sais plus comment on en est arrivés là, mais à un moment j’ai sorti une réplique de Max Boublil. Une chanson de 2007, une histoire de type qui sort de prison et qui a des projets pour la soirée. Je vous épargne le reste, ce n’est pas du Verlaine. Moi, j’étais assez content de mon effet.

Elle ne connaissait pas.

Il y a eu ce petit silence que tout le monde connaît, celui où la blague reste suspendue au-dessus du vide avant de tomber sans bruit. Puis elle a ri. Pas de ma blague, d’autre chose. Elle m’a raconté que la veille, au restaurant, avec des plus jeunes qu’elle, elle avait elle aussi tenté sa réplique fétiche. « Aziz, lumière ! » Et qu’autour de la table, personne. Des regards polis, des fourchettes qui hésitent. Le flop dans toute sa splendeur.

J’ai mis un temps de trop à répondre. Elle a compris avant que je l’avoue : je ne connaissais pas non plus.

Deux flops en deux jours pour la même phrase. Elle a eu la bonté de m’éclairer, ce qui était de circonstance. Le Cinquième Élément, la toute première scène : l’Égypte, un temple, un vieil archéologue penché sur des inscriptions qui réclame de la lumière à son jeune assistant. Un film que tout le monde a vu, paraît-il. Tout le monde sauf une tablée de jeunes gens et moi.

Je l’ai regardé depuis. Je m’attendais à du kitsch, et le kitsch était au rendez-vous : les costumes impossibles, Chris Tucker en perruche hurlante, un méchant coiffé comme un accident. Mais quelque chose m’a retenu. Sous le carnaval, l’histoire est presque naïve. Quatre pierres pour sauver le monde, la terre, l’eau, le vent, le feu. Tout est réuni, tout est en place, et rien ne s’allume. Il manque le cinquième. Ceux qui ont vu le film savent lequel. Les autres le devineront.

Ça m’a parlé plus que je ne l’aurais cru. Je passe mes journées à vérifier que les choses sont en ordre, que ce qui est construit ressemble à ce qui était prévu. C’est un métier que j’aime. Mais j’ai appris, avec les années, qu’on peut avoir tous les papiers en règle et que rien ne vibre pour autant. La conformité ne fait pas de lumière. Elle empêche seulement de tomber dans le noir.

Au fond, on s’est envoyé nos références comme on lance des bouteilles à la mer, et elles se sont croisées sans se toucher. Ce n’est pas grave. Une référence, c’est une blague qui dépend surtout de qui la reçoit. Et puis on a eu chacun notre flop, mais on a eu le même. Je connais des amitiés bâties sur moins que ça.

Je retiens la leçon. Je rangerai Boublil dans un tiroir, celui des choses qu’on ne cite qu’entre hommes et qu’on regrette un peu après. Et s’il lui reste d’autres films à me faire découvrir, je suis preneur. J’ai encore pas mal de pièces dans l’ombre.

Aziz, si tu me lis : on a du travail.