Au bord de l’eau, on tient très bien la pose du repos

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Grignan, une piscine, un château au loin. Note sur dix ans de résignation prise pour de la sagesse, et sur une joie qui revient au moment où l’on désapprend de la saisir.

Il y a un château au loin, des transats vides, un figuier qui prend toute la place à droite du cadre. Le ciel file en longs cirrus au-dessus de la Drôme et l’eau de la piscine ne bouge pas. Tout, dans ce décor, dit le calme. C’est peut-être pour ça que je m’y suis assis et que j’ai commencé à écrire : parce que rien autour ne me contredisait, et qu’on n’est jamais aussi lucide que devant un paysage qui ne réclame rien.

Au bord de l’eau, on tient très bien la pose du repos.

Je crois que j’ai longtemps confondu la maîtrise avec l’absence. C’est une confusion confortable, et elle se déguise bien. Ne rien attendre, ne rien réclamer, réduire la voilure jusqu’à ne presque plus offrir de prise. On appelle ça de la tenue, de la hauteur, parfois même du détachement philosophique. J’appelais ça de la sagesse, et c’était commode, parce qu’on ne peut pas être déçu de ce qu’on ne désire plus. La déception suppose une attente ; il suffit de supprimer l’attente pour ne plus jamais tomber de haut. C’est imparable. C’est aussi une manière très élégante de ne plus rien vivre. Dix ans à confondre la cicatrice avec la guérison.

Je ne désirais plus, et j’appelais ça la paix. Le plus troublant, rétrospectivement, c’est la fierté. On s’installe bien dans le peu, on finit même par s’en faire une fierté. On se persuade qu’on a vu plus clair que les autres, qu’on s’est affranchi de ce qui les agite encore, qu’on a gagné une forme de liberté. Je me racontais cette histoire avec une certaine élégance, je crois. Et puis la joie est revenue. Pas une joie neuve, pas une découverte : celle d’avant, intacte, comme si elle avait simplement attendu que je cesse de monter la garde. Elle n’avait pas vieilli, elle. Elle n’avait pas pris un pli amer, ne m’a fait aucun reproche sur la durée de l’absence. Elle est rentrée exactement telle que je l’avais laissée. Et cette fois elle s’était incarnée il y a quelques mois. J’ai compris que tout ce temps je ne m’étais pas protégé. Je m’étais privé.

C’est un mot qui change tout, privé. Il fait basculer dix ans de leur côté noble vers leur vérité plus pauvre. Ce que je prenais pour une vigie était une réduction. Ce que j’appelais garde était un manque organisé.

Sauf que depuis une semaine je la sens refluer. Pas d’un coup, mais par retrait, comme une marée qui se défait du rivage sans qu’on l’ait vue tourner. C’est le propre des marées : on ne les surprend jamais en train de tourner, on constate après coup que l’eau est plus loin. Et j’ai peur de la perdre. Pas la peur abstraite d’autrefois, celle qu’on désamorce en ne désirant rien : une peur qui a un objet, maintenant, et c’est ce qui la rend vive. La peur sans objet se gère ; elle tourne à vide, on apprend à vivre avec. Celle qui vise quelque chose de précis, en revanche, vous tient. J’avais désappris à avoir besoin, et la voilà revenue avec ce besoin intact, comme s’il n’avait fait que m’attendre. Ces dix ans de retrait m’ont ôté le geste. On ne reste pas si longtemps à quai sans y perdre la main, et quand la joie est venue mouiller à portée, je ne savais plus comment l’amarrer. Tout était là, à distance d’un bras, et mes mains avaient oublié le nœud.

Reste la question que je tourne sans la résoudre. Je ne sais pas encore si c’est la marée qui se retire, ou moi qui cesse d’attendre qu’elle remonte. La différence est mince, et c’est précisément ce qui me tient éveillé.