Éloge de la fausse note

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Le titre reprend une formule déjà employée par Marc Vella dans son ouvrage « Éloge de la fausse note » (Le Jour, 2011). Ce texte est en revanche entièrement personnel et indépendant de son livre.

Il y a une espèce d’homme qui vous écoute en hochant la tête, et dont on voit bien, à la fixité polie du regard, qu’il ne vous écoute déjà plus : il vous a rangé. Trois phrases lui ont suffi. Il tient sa fiche, sa case, son diagnostic. Vous êtes un tempérament, une école, un profil. La conversation peut continuer, elle est devenue inutile : il connaît la fin.

Je connais bien cet homme. C’est moi, les mauvais jours. C’est aussi, disons-le, la pente naturelle de tout esprit qui aime comprendre. Comprendre, c’est agréable, c’est même une petite volupté, et comme toute volupté elle rend paresseux. On croit avoir compris quelqu’un alors qu’on a seulement fini de s’y intéresser.

La chose se reconnaît à un symptôme précis : la satisfaction. L’analyste heureux est un analyste qui a cessé de regarder. Il a lu vos textes, relevé vos manies, croisé deux ou trois indices, et il vous restitue avec l’aplomb du douanier qui a trouvé la marchandise. « Vous êtes comme ceci. » Et le pire, c’est qu’il a souvent raison à soixante pour cent, ce qui lui suffit amplement pour se tromper sur le reste.

Car un être humain n’est pas un plan de charge. Ce n’est pas un tableau où chaque ligne appelle une action et chaque écart une fiche de non-conformité. On peut auditer un procédé, cartographier un risque, anticiper une défaillance de matériau. L’acier ne vous surprendra pas : il cède au couple prévu, il rompt à la charge calculée. Sa docilité est sa dignité. Mais l’homme, lui, garde par-devers soi une réserve d’imprévu qu’aucune grille ne capture, et c’est très précisément cette réserve qui fait qu’il est un homme et non un matériau.

La fausse note est le nom que je donne à cette réserve. Le moment où la personne que vous croyiez tenir fait exactement l’inverse de ce que votre belle équation prévoyait. On peut le vivre comme un affront à l’intelligence. C’est plutôt une politesse que la vie nous fait : elle nous rappelle qu’il restait quelque chose à découvrir, donc quelqu’un.

Je dis « éloge » à dessein. La fausse note n’est pas un défaut de la partition, c’est la preuve qu’il y a un musicien vivant derrière l’instrument, et non un mécanisme. On aurait tort de la corriger. Elle est ce qui reste quand on a tout expliqué, et ce reste est la seule part qui vaille vraiment la peine.

Le décodeur, au fond, se protège. Prévoir les gens, c’est ne plus avoir à en attendre quoi que ce soit, donc ne plus jamais être déçu, donc ne plus jamais espérer. C’est un excellent système pour ne pas souffrir. C’en est un déplorable pour vivre. Mieux vaut, je crois, garder un peu de cette maladresse qui consiste à être encore surpris. Se tromper sur les gens, à condition de le savoir, est une forme discrète de respect.

Je continuerai donc à décoder, puisque c’est plus fort que moi. Mais je tâcherai de le faire mal. De laisser une marge. De réserver, dans chaque conclusion, la place de la fausse note à venir. C’est la seule façon honnête de conclure sur quelqu’un : en admettant qu’on n’a pas conclu.