Le carré qui se moque des horloges

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Un artisan de Pompéi, un jour d’avant la cendre, a tracé vingt-cinq lettres dans une grille. Il ignorait qu’il fabriquait une énigme pour deux mille ans. SATOR, AREPO, TENET, OPERA, ROTAS : cinq mots, cinq lignes, une serrure de pierre. Le Vésuve a fait le reste, transformant sa ville en presse-papier géologique et son gribouillis en relique. Nous voici penchés dessus, comme sur un mot croisé dont on aurait perdu la définition.

Sa vertu est simple à énoncer et vertigineuse à contempler : il se lit dans les quatre sens. De gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas, de bas en haut. Un palindrome à deux dimensions. Retournez-le, il tient. Passez-le au miroir, il tient. TENET, d’ailleurs, mot central, est lui-même son propre reflet, le pivot immobile autour duquel toute la mécanique tourne. Il tient. C’est même tout ce qu’il fait, et il le fait admirablement.

Reste le sens. Là, honnêteté d’abord : personne n’en est tout à fait sûr. On propose « le semeur Arepo tient les roues avec soin », ou « par son œuvre ». Traduction respectable, avec un défaut de taille : AREPO n’existe pas en latin. Certains y voient un nom propre, d’autres, plus séduisants, une charrue venue du gaulois, un mot celte glissé dans la grille romaine pour en verrouiller le sillon. L’hypothèse plaît : le semeur, sa charrue, les roues, tout un geste agraire tiendrait en cinq lignes. Reste que rien n’est sûr, et c’est peut-être mieux ainsi. Le carré tient précisément grâce à son maillon obscur, cette pièce barbare que le latin ne comprend pas et sans laquelle pourtant la serrure ne fermerait pas. Voilà l’ironie que j’aime : ce qui rend l’ensemble parfait est aussi ce qu’on ne comprend pas. Le clair s’use, l’énigme dure.

Les siècles n’ont pas résisté à la tentation d’y loger davantage. On peut recomposer les vingt-cinq lettres en une double croix formant deux fois PATERNOSTER, encadrée par les A et les O restants, alpha et oméga aux quatre coins. Lecture chrétienne, séduisante, mais tardive, greffée sur un objet plus vieux qu’elle. Le carré a cette élégance de laisser chaque époque y déposer sa dévotion sans jamais rendre les clés.

Car c’est ainsi qu’il est entré en mystique : par la porte de service, celle des amulettes. Dès le haut Moyen Âge, on le grave sur des tablettes qu’on suspend au cou. Il apparaît dans une Bible manuscrite datée de 822, puis se répand partout, sur les murs des églises comme au fond des grimoires. Les Coptes d’Égypte y voient les cinq clous de la Croix ; les chrétiens d’Éthiopie leur donnent cinq noms, Sador, Alador, Danet, Adera, Rodas, et les peignent sur les parois rupestres de Lalibela. On l’invoque contre l’incendie, contre la rage, contre les morsures de serpent, pour hâter les accouchements difficiles. Signe de reconnaissance discret pour les uns, sceau magique pour les autres, il migre du mur de Pompéi jusqu’à Cirencester, Doura-Europos, la Hongrie, la Suède, le Brésil. Chacun l’a cru bon à tout, ce qui est la définition même d’un symbole qui ne veut rien dire de précis et donc peut tout signifier. La grille n’a jamais protégé de rien, sans doute. Mais elle a tenu, ce qui est déjà beaucoup, et c’est peut-être la seule protection qu’un symbole puisse offrir : durer plus longtemps que nos frayeurs.

Autour, sur cette image, l’ouroboros. Le serpent qui se mord la queue, escorté de laurier. Le graveur a compris quelque chose : le carré est déjà un ouroboros de lettres, une phrase qui se dévore par les deux bouts et se recommence indéfiniment. Poser le serpent autour, c’est dire deux fois la même chose, une fois en mots, une fois en écailles. Redondance ? Non. Insistance. Certaines vérités demandent à être répétées dans une autre langue pour qu’on daigne les entendre.

Et c’est ici que le carré se met à ressembler à nos vies, ou du moins à la mienne. On croit avancer en ligne droite, semer, tenir, œuvrer, et l’on découvre que les roues, ROTAS, étaient là depuis le début, dernier mot qui est aussi ROTAS à l’envers, la roue qui tourne, l’éternel retour en cinq lettres. On repart de Vichy pour Crémieu, on croit changer de vie et l’on retrouve les mêmes symétries, les mêmes tirages qui se relisent dans les deux sens, le même chat noir qui vous fixe depuis le fond du couloir avec l’air de savoir, lui, ce que veut dire AREPO.

Le carré ne se moque pas de nous. Il se moque des horloges. Pendant que nous comptons les heures, lui les tient, toutes, dans le désordre, et s’en trouve fort bien. Virtute et Opera : la vertu se tait, l’œuvre demeure. OPERA loge d’ailleurs en plein cœur de la grille, quatrième ligne, comme un clin d’œil que les Romains m’auraient réservé au cas où je passerais par là.

Je suis passé. Le carré tient toujours.