Le comptable et le conteur

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Il y a une phrase qu’on entend partout, désormais, jusque dans la bouche des applications de méditation : vivre l’instant présent. On la répète comme une hygiène. Elle a le mérite de la douceur et le défaut de tous les mots d’ordre, qui est de sembler évidente au point qu’on oublie de la peser.

Or l’instant présent, à le prendre au sérieux, n’existe pas tout à fait. La lumière met un temps à venir jusqu’à l’œil, le nerf un autre à porter le signal, le cerveau un dernier à en faire une image. Le monde qu’on croit voir maintenant a déjà, quand on le voit, quelques dizaines de millisecondes de retard. Nous vivons en léger différé sur le réel, spectateurs d’un film que notre propre cerveau projette avec un décalage qu’il prend soin de nous cacher. Saint Augustin l’avait pressenti sans les instruments : le présent, écrivait-il, n’a pas d’étendue, il n’est qu’un point sans épaisseur entre un passé qui n’est plus et un futur qui n’est pas encore. Ce que nous appelons le présent est déjà de la mémoire.

Mais ce retard n’est que le seuil. Ce qui me retient davantage, c’est ce que Kahneman a mis au jour, et qui tient en une distinction : il y a en nous deux entités qui n’habitent pas le même temps.

La première vit. Elle ressent, seconde après seconde, l’ennui et le plaisir, la fatigue et la grâce. Pour elle chaque instant compte, et dix minutes de douleur pèsent exactement deux fois cinq. Appelons-la le comptable : elle additionne fidèlement tout ce qui passe, et ne se trompe jamais dans ses colonnes.

La seconde raconte. Elle décide, après coup, si la journée fut bonne, si les vacances furent réussies, si l’on fut heureux. Et pour trancher, elle ne consulte jamais les livres du comptable. Elle ne retient que deux choses : le moment le plus vif, et la fin. Tout le reste, ces heures ordinaires, ces minutes tièdes qui font pourtant la masse d’une vie, elle les jette. Appelons-la le conteur.

Le scandale, c’est que dans cette maison, c’est le conteur qui commande. Le comptable a beau tenir les comptes justes, personne ne les lui demande. Nous choisissons un restaurant, une ville, un amour, non sur la somme réelle des plaisirs vécus, mais sur le résidu qu’en a gardé le conteur, ce narrateur partial qui se moque de la durée et n’aime que les points culminants et les chutes. Kahneman parlait d’une véritable tyrannie. Il racontait avoir passé trois semaines en Antarctique, les plus belles de sa vie, et n’y avoir repensé en tout, ensuite, que vingt-cinq minutes. Trois semaines vécues pour vingt-cinq minutes consommées. Et ce sont ces vingt-cinq minutes, non les trois semaines, qui décident si le voyage fut heureux.

De là ce paradoxe que chacun connaît sans se l’expliquer : l’enfance semble avoir duré un siècle, et les années, passé cinquante ans, filent comme rien. Ce n’est pas que le temps accélère. C’est que l’enfant, à qui tout arrive pour la première fois, oblige le conteur à tout inscrire, quand l’adulte installé dans ses habitudes ne lui donne plus rien à noter. Prenez chaque jour le même chemin, le même café, les mêmes mots, et le conteur baisse les yeux, cesse d’écrire, résume l’année entière en une ligne. Le temps ne fuit pas : c’est nous qui avons cessé de tenir le journal.

Je m’arrête là un instant, parce que la vulgarisation qui court sur ces sujets tire de tout cela une morale un peu vite conclue. Elle dit : puisque le cerveau décide avant vous, le libre-arbitre est une illusion. Elle s’appuie sur les vieilles expériences de Libet, ce potentiel de préparation qui précéderait la décision consciente d’une fraction de seconde. Il faut savoir que ces résultats sont aujourd’hui sérieusement contestés : plusieurs travaux récents suggèrent que ce signal n’est pas une décision qui se prépare à notre insu, mais un simple bruit de fond du cerveau, une fluctuation que l’on a prise à tort pour une intention. Je me méfie des sciences qui arrivent trop commodément à la conclusion que nous ne sommes rien. Le mystère de la conscience mérite mieux qu’un couperet.

Ce que je retiens, moi, n’est pas que nous soyons des automates. C’est plus modeste et plus exigeant. C’est que le conteur, en nous, écrit une version de notre vie qui n’est pas notre vie. Et qu’on ne peut pas le congédier, il tient la plume, il tiendra toujours la plume. Mais on peut, peut-être, lui donner à écrire. Chercher un peu de neuf, non par frénésie, mais pour lui rendre des pages. Soigner les fins, puisqu’il ne retient qu’elles. Se rappeler surtout, aux heures grises où l’on croit ne rien vivre, que le comptable, lui, est là, fidèle, et qu’il compte pour de vrai chaque minute de bonheur que le conteur oubliera. L’expérience a eu lieu. Elle a bien eu lieu, même quand nul ne s’en souvient.

Manger seul, marcher seul, regarder le soir tomber sans témoin : de ces instants le conteur ne fera rien. Ils sont pourtant vécus, pleinement, par celui des deux qui ne ment pas.

Virtute et Opera.