L’Oracle Belline : une relique de papier signée Grimaud
Il y a des objets qui sentent leur époque avant même qu’on les ait sortis de leur étui. L’Oracle Belline est de ceux-là. Cartes de petit format, papier mat, livret en noir et blanc rédigé dans une langue qui n’est plus tout à fait la nôtre : on a entre les mains une relique autant qu’un instrument. Et derrière elle, deux figures, un mage du XIXᵉ siècle et un voyant des Trente Glorieuses, réunies par un déménagement et une malle oubliée.
Une légende de grenier
L’histoire que raconte le jeu commence par un meuble dont on voulait se débarrasser. Dans les années 1950, le voyant Marcel Forget, dit Belline, un praticien parisien qui exerça grosso modo de 1950 à 1980, récupère chez une cliente une vieille malle encombrante. À l’intérieur : des grimoires, des objets anciens, des livres, et un jeu de cartes accompagné d’un journal rédigé un siècle plus tôt.
Ces cartes, selon la légende dont le livret se fait l’écho, auraient été dessinées entre 1845 et 1865 par Jules Charles Ernest Billaudot (1829-1881), plus connu sous le nom de Mage Edmond. Le personnage a sa part de mythe : professeur de « mathématique céleste », initié à l’ésotérisme dès dix-huit ans, on lui prête une clientèle de prestige , Alexandre Dumas, à qui il aurait prédit ses succès littéraires, Victor Hugo, Napoléon III, l’impératrice Eugénie. La frontière entre l’archive et la légende dorée reste poreuse, et c’est précisément ce qui fait le charme du dossier.
Belline, marqué par le deuil de son fils unique, voit dans cette trouvaille bien plus qu’une curiosité. Il décide de la sortir de l’oubli, de la réactualiser, et de la faire éditer. Le jeu paraît sous le nom d’Oracle Belline en 1961 chez Grimaud, une première édition ayant semble-t-il précédé chez La Ducale dès 1960. La maison Grimaud, cartier parisien fondé en 1848 et réputé pour son savoir-faire (on lui doit notamment les coins arrondis et les tranches dorées), donne au jeu son écrin définitif.
Anatomie d’un oracle
L’Oracle Belline compte 53 cartes, parfois appelées lames, d’un format proche des cartes à jouer traditionnelles (environ 10 × 6,5 cm), assez petites pour tenir en main et se brasser sans peine. Iconographiquement, elles mêlent deux héritages : les lames du Tarot de Marseille et celles du premier jeu d’Etteilla. Edmond aurait puisé à ces deux sources pour composer un répertoire de symboles destiné à la divination.
Sa singularité tient à son architecture astrologique, organisée autour du septénaire. Quarante-neuf cartes se répartissent en sept familles de sept, chacune placée sous le patronage d’une des sept planètes traditionnelles: Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne. À ce noyau s’ajoutent quelques cartes hors-catégorie, sans rattachement planétaire, qui jouent un rôle pivot dans la lecture.
Deux d’entre elles méritent qu’on s’y arrête :
- La Carte Bleue, considérée comme la plus favorable du jeu. Dépourvue de numéro, elle a la faculté, dans certaines configurations, d’annuler la portée négative d’un tirage.
- La Destinée, figurée par une clé, image de l’ouverture, des chemins qui bifurquent, des perspectives qui s’entrebâillent.
À l’autre extrémité du spectre, la suite de Saturne incarne la part sombre : infortune, retard, ruine, fatalité. Mais l’oracle est réputé pour son équilibre, et c’est là sa réputation de sérieux : aucune planète ne domine, le faste et le revers se répondent.
Comment on le lit
Le livret d’origine, bref, présente quelques méthodes devenues classiques : la méthode Belline proprement dite, la méthode des prénoms, celle du nombre cosmique, et le tirage en croix. Rien d’inaccessible, l’oracle est réputé d’un abord plus direct que le Tarot, ses symboles étant jugés explicites. C’est sans doute ce qui explique sa diffusion durable, bien au-delà du cercle des professionnels.
Depuis l’édition de 1961, Grimaud a fait paraître plusieurs réimpressions au dessin inchangé, fidèles à la main d’Edmond. Et ces dernières années, des relectures graphiques modernes ont vu le jour chez d’autres éditeurs, la version de Gabriel Sanchez chez Exergue, ou celle des éditions Terre Divinatoire — proposant un trait remis au goût du jour. Les puristes leur préféreront l’édition historique, pour cette texture de papier ancien qui fait tout le sel de l’objet.
Pourquoi il continue de fasciner
On peut tenir l’Oracle Belline à distance, récit de fondation invérifiable, attributions glissantes, parfum d’ésotérisme de bazar. On peut aussi y voir ce qu’il est vraiment : un bel objet de patrimoine, un système symbolique cohérent, et un outil de réflexion. Car au fond, qu’on y croie ou non, étaler les cinquante-trois lames revient à se donner une grille pour penser une situation — un présent qu’on observe, un futur qu’on interroge, un conseil qu’on se formule à soi-même par le détour des images.
Le mage prédisait l’exil aux poètes ; aujourd’hui, l’oracle nous sert surtout de miroir oblique. Ce n’est pas le moindre de ses pouvoirs.
Reste une question pratique : encore faut-il avoir le jeu sous la main. Pour ceux qui n’ont pas hérité d’une malle de grenier avec un Belline dedans, j’ai construit une version numérique du tirage en croix évoqué plus haut — les 53 lames, leurs significations, et une synthèse pour chaque tirage.
✦ Faire un tirage de l’Oracle Belline ✦Pas besoin de croire au mage Edmond pour y trouver, comme on l’a dit, un miroir oblique.
