Moche et la vue basse
Il y a des compliments qui vous manquent et des piques qui vous touchent juste à côté du cœur. La mienne est arrivée un lundi, à cette heure flottante du milieu de journée où les conversations s’effilochent et où l’on dit, sans y penser, les choses les plus exactes. Une amie, sagace comme une lame et rapide comme une allumette, m’a lâché deux mots dont je ne me suis pas encore remis : moche et la vue basse.
Ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle venait de compléter une formule déjà ancienne. Des années plus tôt, sur un projet lointain, d’anciens compagnons m’avaient baptisé Moi, moche et méchant, d’après ce film où un vilain de dessin animé entreprend de voler la Lune. Le surnom m’était resté comme restent les surnoms : mieux que les états de service. Je le portais avec une certaine complaisance. On s’attache à ses défauts quand ce sont les autres qui les ont nommés.
Elle a donc, sans le savoir, ajouté le terme qui manquait.
Commençons par les deux premiers, qui ne m’émeuvent plus.
Moche a le mérite de la franchise. Le mot ne s’embarrasse pas des périphrases dont on entoure d’ordinaire les disgrâces : « un physique atypique », « du caractère », « un charme qui ne se livre pas au premier regard ». Non. Moche. C’est net, ça claque comme une porte. Et à cinquante ans passés, ayant depuis longtemps renoncé à ressembler à autre chose qu’à moi-même, la nouvelle ne m’a pas bouleversé. On ne détruit pas un homme en lui apprenant ce qu’il voit chaque matin dans son miroir avec la résignation d’un ancien combattant.
Méchant, je le dis sans forfanterie, fut toujours une réputation et jamais une vocation. Dans une assemblée quelconque, le méchant est celui qui lit avant de signer, qui pose la question qui fâche, qui refuse l’arrangement de complaisance. La méchanceté est souvent une vertu déguisée en défaut. On me croit dur, je suis exact. On me croit retors, je suis simplement réveillé. Et l’on me pardonnera de trouver que voler la Lune, comme ambition de vilain, reste d’une propreté remarquable comparée à ce que la plupart des gens font de leur temps libre.
Non, ce qui m’a saisi, c’est le supplément. La doublure. Le revers de la médaille, arrivé des années plus tard, par une autre bouche, dans une autre vie : la vue basse.
Il faut ici rendre justice à mon juge, car la scène mérite qu’on la rejoue au ralenti.
Nous étions trois, debout, dans ce désœuvrement qui suit les repas et précède le retour aux affaires sérieuses. On parlait de tout, c’est-à-dire de rien. Et je me suis mis, comme il m’arrive trop souvent, à me flageller en public. C’est un exercice où j’excelle et que je pratique avec la fausse modestie du bon élève. J’expliquais que je signais n’importe quoi les yeux fermés, qu’on m’aurait fait avaler un crédit sur cinquante ans sans que je regarde la première ligne, et je souriais en le disant, sachant très bien que l’aveu appelait le démenti.
Il vint. Le tiers présent, homme de bonne foi et de bon cœur, se porta aussitôt à mon secours pour affirmer l’inverse : que je voyais tout, que je comprenais tout, que rien ne m’échappait jamais. On m’élevait. La statue montait, on apportait le marbre, on cherchait le socle.
Et c’est précisément à cet instant, dans le petit silence qui suit les louanges et que personne ne sait comment remplir, qu’elle a laissé tomber son trait. Moche et la vue basse. Deux mots, sans appuyer, du ton dont on constate le temps qu’il fait.
Regardez bien le mouvement : il est admirable. Le chœur me relevait, elle m’a rabaissé. On dressait le monument, elle a donné le coup de pied dans le socle. Et par ce contre-pied, elle a fait exactement ce que l’éloge frontal ne pouvait pas faire : elle a rendu le compliment crédible.
Car une louange qui entre par la porte principale est toujours suspecte. On l’écoute poliment, on la range avec les autres, on n’y croit pas. Celle qui arrive en brisant la fenêtre, en revanche, on la garde. Si elle avait renchéri, si elle avait dit « c’est vrai, il est très perspicace », ce n’eût été qu’un bruit courtois de plus. En disant le contraire, en riant, elle a signé la chose. On ne prend la peine de démentir que ce que l’on tient pour acquis.
Il y a plus. Elle m’a tenu au milieu. Elle a refusé les deux excès qui se disputaient l’instant : l’effondrement que je m’infligeais et le monument que l’autre m’élevait. D’un mot elle a rendu la mesure : ni ce nigaud qui signe sans lire, ni ce lynx qui perce les murs, mais un homme quelconque et mal fichu, à qui l’on peut confier des choses parce qu’on le connaît.
C’est ça, la grande élégance du trait bien placé. Il ne blesse pas, il recadre. Il vous empêche de vous prendre au sérieux à la seconde précise où vous risquiez d’y céder, dans un sens comme dans l’autre. Une gifle de tendresse. Un compliment qui a pris un otage pour ne pas se faire reconnaître.
Reste le mot lui-même, et il est autrement plus grave que les deux autres.
Car moche et méchant sont des jugements extérieurs. On vous regarde, on tranche, on passe. Vous pouvez toujours plaider les circonstances atténuantes, la lumière, l’angle, la fatigue de la journée. La vue basse, en revanche, vous concerne du dedans. Ce n’est plus ce que les autres voient de vous, c’est ce que vous ne voyez pas, vous.
Or je suis myope. Authentiquement, cliniquement, ophtalmologiquement myope. Mon accusatrice ne le savait probablement pas, et c’est ce qui rend la chose délicieuse : elle a visé une métaphore et touché un fait. Elle croyait me taquiner, elle m’a diagnostiqué.
Mais un homme qui a la vue basse au sens propre développe, par compensation, une inquiétude métaphysique sur tout ce qu’il pourrait rater au sens figuré. On me dit « tu vois mal », et aussitôt l’esprit s’affole. Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Quelle évidence me passe sous le nez pendant que je scrute les lointains avec mes trois dioptries en déroute ? Quel signe, quelle carte posée juste devant moi, sur la table, en pleine lumière, que je n’aperçois pas parce que je cherche trop loin ?
C’est le drame des myopes de l’âme. Ils voient parfaitement ce qui n’existe pas et ratent superbement ce qui crève les yeux.
Et c’est là que le vieux surnom cesse d’être une plaisanterie de collègues pour devenir un avertissement différé.
Car que fait le vilain du film, exactement ? Il conçoit un engin, il calcule des trajectoires, il mobilise une armée de petites créatures jaunes, et tout cela pour aller chercher l’objet le plus éloigné visible à l’œil nu. Il vise la Lune. Il ne vise que la Lune. Pendant ce temps, trois orphelines s’installent dans son salon, mangent ses biscuits, déplacent ses meubles et réorganisent entièrement sa vie, et il lui faudra tout le film pour s’en apercevoir.
Voilà la vraie vue basse. Ce n’est pas de mal voir, c’est de mettre au point sur l’infini. C’est de consacrer une intelligence considérable à des objets lointains pendant que le réel, patient, s’installe à trois pas et attend qu’on veuille bien le regarder.
Le méchant du film ne rate pas la Lune. Il l’attrape, d’ailleurs, c’est bien le problème. Il rate tout le reste.
Mes anciens compagnons m’avaient donc donné les deux premiers termes en croyant me chambrer, sans se douter qu’ils me désignaient un travers autrement plus sérieux, dont le nom leur manquait. Il aura fallu attendre des années, et une autre bouche, pour qu’on me le fournisse.
Alors j’adopte la formule entière. Je la porte comme une devise, quatre termes désormais, dont trois hérités et un reçu en cadeau. Il y a des blasons plus ridicules gravés sur des frontons : fluctuat nec mergitur pour une ville qui prend l’eau, virtute et opera pour un homme qui certains jours ne fait ni l’un ni l’autre. Le mien sera plus modeste : moi, moche, méchant, et la vue basse. Trois défauts assumés valent mieux qu’une qualité surjouée, et le quatrième est un programme de correction.
Car il y a une justice là-dedans. Si j’ai vraiment la vue basse au sens où l’entendait, peut-être, ma juge d’un instant, ce sens où l’on ne voit pas ce qui est pourtant évident, ce sens où l’on scrute l’horizon en piétinant le trésor, alors elle m’aura rendu le plus beau des services. Elle m’aura prévenu.
Regarde mieux, disait le mot sous le mot. Baisse les yeux vers ce qui est là.
Un myope averti en vaut deux. Il range sa fusée, il chausse ses lunettes, et il regarde enfin la table.
Il y a peut-être une carte, dessus, qu’il n’avait pas vue. Ou trois petites filles. On ne sait jamais.
Celle qui m’a tendu ce miroir, c’était aussi elle qui, parfois, me tendait les documents à signer. Sa parole seule aurait suffi. J’aurais signé les yeux fermés.
