My Inception
Conférence inaugurale. L’orateur s’avance. On distribue encore les programmes au fond de la salle.
Mesdames, messieurs, je vous remercie d’être venus. Le sujet de ce soir est grave, et je vous demanderai un peu de patience, car il faut d’abord poser quelques bases.
Je me souviens du moment où j’ai vu Inception pour la première fois. J’ai pensé : voilà une belle fiction, impossible par nature. Le cerveau, quatre-vingt-six milliards de neurones, des milliers de milliards de connexions. Personne, jamais, ne pourrait lire là-dedans. J’en étais convaincu.
Il faut croire que je me trompais.
Car depuis quelques années, dans des laboratoires bien réels, à Toulouse, en Californie, au Japon, des chercheurs regardent un cerveau de l’extérieur et reconstruisent ce qu’il voit. Sans ouvrir le crâne. Le principe est le suivant. On place un volontaire dans un IRM, on lui montre des images, et l’on donne l’activité enregistrée à une intelligence artificielle. En 2019, les visages reconstruits étaient flous mais reconnaissables. En 2023, et je vous demande de bien mesurer ce saut, on montre deux vaches dans un champ, et la machine reconstruit deux vaches dans un champ.
Il vérifie une note.
Deux vaches dans un champ. C’est écrit là. Je continue.
Il faut comprendre une chose qui longtemps m’a échappé : nous ne voyons jamais le monde. La lumière frappe la rétine, et là tout s’arrête. Rien que des impulsions électriques qui remontent jusqu’à l’arrière du crâne, où le cerveau les assemble et vous présente le résultat comme s’il s’agissait du monde lui-même. Un peintre aveugle à qui l’on dicte des instructions. En haut à gauche du bleu. Au centre une forme ronde et chaude. En bas les papiers de l’autobillance.
Un temps. Il fronce les sourcils, reprend.
Pardon. En bas du vert. Je disais : en bas du vert. Le peintre n’a jamais vu le ciel, mais il peint. Poursuivons.
La conséquence est vertigineuse. Si le cerveau fabrique l’image à partir de signaux, quiconque saurait lire ces signaux pourrait la reconstruire de l’extérieur. Et il n’y a pas que l’image. Un décodeur sémantique traduit désormais l’activité cérébrale en mots. On demande à un sujet d’imaginer en silence qu’il raconte une histoire, sans bouger les lèvres, et la machine capte l’essentiel. Des pensées jamais prononcées. Pour que l’opération réussisse, notez-le, il faut un architecte pour tenir les niveaux, un chimiste pour le somnifère, et surtout il ne faut pas que le sujet se réveille avant le kick.
Il s’interrompt. Regarde la salle.
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela. Ce n’est pas dans mes notes. Reprenons au dernier point vérifié.
Il reste des garde-fous, et c’est heureux. Chaque cerveau parle son propre dialecte. Il faut des heures d’immobilité, une machine de trois tonnes, et la coopération du sujet : qu’il se mette à compter dans sa tête, et le décodage s’effondre. Pour l’instant, donc, on ne lit personne à son insu. Pour l’instant.
Je m’arrête sur ces deux mots, car ce sont exactement ceux que je me disais devant le film. Les seize heures, la machine de trois tonnes, la coopération : rien de fondamental. Rien que des limites techniques. Et une limite technique, par nature, finit toujours par tomber.
Une voix, au fond de la salle : « c’est mon rêve, si t’es pas content réveille-toi ». L’orateur ne réagit pas. Ou fait mine.
Je reprends. Il y a dans tout cela une lumière immense. Songez à Jean-Dominique Bauby, dictant tout un livre d’un seul battement de paupière, deux minutes par mot. Imaginez qu’il ait simplement pu penser ses phrases et les voir s’écrire. Pour tous ceux qu’un accident a enfermés dans le silence alors que l’esprit veille encore, ces machines sont un espoir sans mesure. On décèle déjà la conscience chez des patients qu’on croyait perdus, dont le cerveau crie qu’il y a quelqu’un à l’intérieur, et est-ce que quelqu’un, dans la salle, se souvient comment nous sommes arrivés ici ?
Silence. Il s’essuie le front.
Excusez-moi. La question m’a échappé. Elle n’était pas pour vous. Il fait une chaleur singulière dans cette salle. Je ne me rappelle pas être monté sur cette estrade. Je ne me rappelle pas le début de cette phrase. C’est sans importance. Je poursuis sur l’ombre, car il y a une ombre.
Pendant toute l’histoire humaine, il existait un lieu qu’on ne pouvait pas vous prendre. On pouvait vous ôter la liberté, les biens, le nom. Restait un sanctuaire : l’intérieur de votre tête. Et pour la première fois, il pourrait vaciller. Ce qui me trouble le plus, voyez-vous, c’est que j’ai toujours cru mes pensées invisibles par nature. Non parce que je les protégeais, mais parce qu’elles étaient inaccessibles, par construction. Une évidence si profonde qu’elle ne se pensait pas elle-même.
Et je découvre qu’elle était fausse.
Il regarde ses mains. Puis le public, comme pour la première fois.
Permettez une expérience. Que chacun, dans cette salle, cherche son totem. Un objet à soi seul, dont on connaît le poids exact, et qui, lancé, dirait sans mentir : ceci est réel, vous ne rêvez pas. Prenez le vôtre. Pesez-le.
Moi je cherche le mien depuis le début de cette conférence. Je ne le trouve pas. Et je m’aperçois d’une chose que je n’avais pas notée, que personne ne m’avait dictée : un orateur qui reconstruit un monde à partir de signaux, qui le colore, lui donne du volume et vous le présente comme s’il s’agissait du réel, ce n’est pas le savant qui lit le cerveau. C’est le peintre aveugle. C’est le rêve vu du dedans. C’est le sujet allongé dans la machine.
Je crois que je suis le cerveau qu’on décode, et non celui qui décode. Je crois que cette salle est un cortex, et vous, les images qu’on m’a montrées pour voir ce que j’en ferais.
Il sourit. Presque soulagé.
Alors je ne terminerai pas la conférence. Non par incompétence. Par méthode. Car s’il reste, quelque part, un garde-fou, un seul, c’est celui-ci : le sujet qui refuse de coopérer fait s’effondrer le décodage. Que je me taise, que je me mette à compter dans ma tête, et l’image se brouille, et celui qui me lit ne verra plus rien.
C’est tout ce qu’il me reste. Ce n’est pas rien. C’est même, à bien y regarder, la dernière liberté, la plus ancienne, celle qui survivait dans les pires prisons.
Un. Deux. Trois. Quatre.
Noir.
