Sept lettres et une porte
L’autre jour, en faisant défiler Instagram, je tombe sur une suite de lettres séparées par des points : V.R.S.N.S.M.V. Je ne comprenais pas. Je pensais à un sigle, à une blague d’initiés. En cherchant un peu, j’ai trouvé : c’est le revers de la médaille de saint Benoît. Une phrase latine abrégée, Vade retro Satana, nunquam suade mihi vana. Arrière Satan, ne me conseille jamais tes vanités.
Ce qui m’a frappé, c’est le ton. Ce n’est pas une prière qui demande. C’est un ordre. On ne discute pas avec le tentateur, on le renvoie.
La suite de la formule va dans le même sens : Sunt mala quae libas, ipse venena bibas. Ce que tu me sers est mauvais, bois toi-même ton poison. Et sur la croix, au centre de la médaille, deux lignes qui se croisent : Crux sacra sit mihi lux, non draco sit mihi dux. Que la croix soit ma lumière, que le dragon ne soit pas mon guide.
Je ne sais pas pourquoi, mais tout ça m’a renvoyé directement à Kafka.
Dans Le Procès, il y a une histoire très courte, une page à peine, qu’un prêtre raconte à Joseph K. dans une cathédrale. Un homme de la campagne arrive devant la porte de la Loi. Il veut entrer. Un gardien se tient là et lui dit que ce n’est pas possible pour le moment. L’homme demande s’il pourra entrer plus tard. Peut-être, répond le gardien, mais pas maintenant.
La porte est ouverte. Rien ne l’empêche physiquement de passer. Mais le gardien lui explique qu’il y a d’autres salles derrière, et d’autres gardiens, chacun plus puissant que le précédent. Alors l’homme s’assoit sur un tabouret, à côté de la porte. Et il attend.
Il attend des jours, puis des années. Il essaie de convaincre le gardien, il lui offre tout ce qu’il a emporté. Le gardien prend tout, mais ne change rien. Avec le temps, l’homme finit par connaître jusqu’aux puces du col de fourrure du gardien, et il leur demande de l’aider.
Quand il est sur le point de mourir, il pose une dernière question. Tout le monde cherche à atteindre la Loi, alors pourquoi personne d’autre n’est jamais venu frapper à cette porte ? Le gardien se penche vers lui et lui explique que personne d’autre ne pouvait entrer ici, parce que cette porte était faite pour lui seul. Et qu’il va maintenant la fermer.
On lit souvent ce texte comme une histoire d’impuissance face à l’administration, à la bureaucratie, au système. C’est vrai. Mais quand je le relis à côté de la médaille de saint Benoît, je vois autre chose.
Le gardien ne fait jamais usage de la force. Il ne ferme pas la porte, il ne frappe pas l’homme, il ne l’enchaîne pas. Il parle. Il décourage. Il suggère que ce serait dangereux, que ce n’est pas le bon moment, qu’il vaut mieux attendre. Tout son pouvoir tient dans ce conseil. Nunquam suade mihi vana : ne me conseille jamais tes vanités. C’est exactement ce que l’homme de Kafka aurait dû lui répondre.
Il a fait de son gardien son guide. Non draco sit mihi dux. Il a avalé le poison au lieu de le renvoyer.
Et il y a ce détail que j’avais oublié. À la fin, l’homme est presque aveugle. Il ne sait plus si c’est le monde qui s’assombrit ou ses yeux qui le trompent. Mais dans l’obscurité, il distingue une lumière qui sort de la porte de la Loi, une lumière qui ne s’éteint pas. Elle était là depuis le début, à quelques pas de lui.
Crux sacra sit mihi lux.
Je ne crois pas que Kafka écrivait une histoire sans issue. Je crois qu’il écrivait un avertissement. La porte était ouverte, elle était pour lui. Ce qui lui a manqué, ce n’est pas la permission. C’est le courage de dire « arrière » à celui qui lui conseillait d’attendre.
Le gardien, d’ailleurs, n’a pas pris une ride.
Jeudi 22 octobre, à l’issue d’un Conseil de sécurité, le président de la République a souhaité interdire les manifestations non syndicales partout où c’est possible, avec cette formule : la recommandation générale, c’est qu’il n’y ait « pas de manifestation dans les jours à venir ». Il invoquait des violences survenues le 17 octobre. Chacun jugera de la nécessité de la mesure. Mais la phrase, elle, est d’une pureté kafkaïenne. Le droit de manifester existe, personne ne le conteste. La porte est ouverte. Simplement, ce n’est pas le moment.
Kafka l’avait compris il y a plus d’un siècle : on n’a pas besoin de fermer une porte quand on peut convaincre les gens d’attendre devant.
Source de la déclaration : Public Sénat, 23 octobre 2026.